De souk en ruelle et de place en riad, la médina de Marrakech sait s'y prendre pour emporter le visiteur. À condition de jouer le jeu, et d'accepter de s'y perdre.
On vous dira toujours qu'elle a changé, qu'elle n'est plus la même, que rien n'est plus comme avant. C'est bien sûr vrai et faux. Quatrième ville du Maroc avec près d'un million d'habitants, Marrakech ne se laisse pas résumer en deux phrases. Un constat pourtant s'impose : à côté de la ville nouvelle qui se hérisse de paraboles et se dote d'habitations climatisées, la médina fondée au XIe siècle par le sultan Youssef ben Tachfin garde ce je-ne-sais-quoi d'intemporel qui caractérise les destinations où l'on a envie de revenir, encore et encore.
Abritée derrière ses hauts remparts sur lesquels les palmiers dessinent des arabesques, cette ville dans la ville est un monde où l'on se perd. Inutile d'espérer y suivre longtemps une carte : les ruelles de la médina ont tôt fait de se jouer du sens de l'orientation le plus aguerri. Nulle autre solution que de se laisser porter, entraîner par le flot au hasard des souks et des venelles. Il faut pour cela suivre quelques règles qui valent ici de l'or : marcher à droite, éviter les mobylettes, se garer des charrettes chargées de fruits, des attelages d'ânes et de chevaux. Immanquablement, on finit toujours par déboucher sur Jemaa-el-Fna.
La grande place de la ville attire l'animation et le visiteur comme le pollen les abeilles. Le mieux est de s'y retrouver à la tombée du jour, lorsque le soleil, relâchant son étreinte, libère les énergies de la pesanteur. C'est alors un festival pour les sens. Odeurs des étals d'épices et des stands de soupe, de brochettes ou de tête de mouton ; son strident des flûtes des charmeurs de serpents ; clameur des tambours et crotales — les “castagnettes” en métal des gnaouas — ; appels des diseuses de bonne aventure et des montreurs de singes ; couleurs des chapeaux des porteurs d'eau, des amoncellements d'oranges, des tas d'épices et d'olives… On a beau s'y être préparé, le sortilège opère toujours. Qu'importe si les charmeurs de serpents cultivent leur côté pittoresque, et tant pis si les porteurs d'eau ont l'air un peu kitch ou semblent gagner davantage de dirhams en se faisant photographier par des touristes en short qu'en vendant le contenu de leur outre… Poussiéreuse, affairée et bruyante, Marrakech sait aussi se faire délicate et raffinée.
Il faut pour cela se perdre encore un peu dans la médina, jusqu'à franchir les discrètes portes de bois qui dissimulent aux regards les mondes clos des riads. La ville compte des centaines de ces habitations traditionnelles bâties autour de la fraîcheur d'un patio. Témoins de l'art de vivre à l'orientale, ces bulles de sérénité décorées de fontaines, zelliges et mosaïques, ont été, pour une large part, rachetés au cours de la dernière décennie par des Occidentaux. Tombés sous leur charme et séduits par leur coût, nombreux sont ceux qui les ont transformés en hôtels. Si certains frisent le luxe, d'autres ont préservé des tarifs abordables en même temps que leur cachet. Le renouveau de l'engouement pour Marrakech ne s'explique pas seulement par les coûts de l'immobilier et la magie de Jemaa-el-Fna.
Longtemps considérée comme un enfer par des visiteurs harcelés par les rabatteurs et autres faux guides, la ville s'est dotée d'une police touristique qui veille discrètement à la quiétude des visiteurs. Les résultats ne se sont pas fait attendre, et le temps où le séjour à Marrakech était synonyme de harcèlement est maintenant révolu. Cette ville où il fait bon se perdre aurait-elle réussi à développer son tourisme sans se perdre elle-même ? |